Il y a un mot qui devrait alerter tout esprit formé à la prudence : quand une puissance présente sa propre domination comme un bienfait. Car c'est exactement le retournement que la tradition nomme, depuis toujours, le mensonge.

À l'été 1996, dans la revue Foreign Affairs, deux figures du courant néoconservateur — William Kristol et Robert Kagan — signent un texte programmatique. Ils y écrivent que l'Amérique doit assumer une « hégémonie bienveillante » sur le monde. Personne ne leur a soufflé la formule. Ils l'ont écrite eux-mêmes, entre pairs.

Le procédé : habiller la force en charité

L'essayiste français Laurent Ozon a rouvert ces textes — non pour les commenter, mais pour les lire. Et il montre comment ce vocabulaire fonctionne : la guerre devient une faveur faite au pays qu'on frappe. Le mot « bienveillante » n'orne pas la domination. Il interdit d'avance d'en discuter.

Une domination présentée comme une charité : la prudence chrétienne a toujours su nommer cela autrement.

Ozon remonte ensuite la lignée nom par nom, et ce qu'il met au jour n'est pas une école de pensée, mais une fabrique :

◆ La lignée, nom par nom

Irving Kristol, surnommé le « parrain » du courant, revendiquait noir sur blanc son passé trotskiste

Norman Podhoretz a fait de la revue Commentary le laboratoire du mouvement

Au stade opérationnel, Wolfowitz, Perle et le réseau PNAC : les architectes de l'Irak 2003

Ce que reconstitue Ozon n'est donc pas une école d'idées, mais une chaîne de fabrication : des révolutionnaires qui ont changé de cible sans changer de méthode — convaincre qu'on peut imposer une mission universelle par la force. Une généalogie qu'aucune rédaction subventionnée n'a l'indépendance de publier.

L'enquête complète tient en 80 pages : Les Néoconservateurs — Une élite impériale, aux Éditions Géopolitique Profonde. Une lignée suivie texte par texte, de Trotski à l'Irak.